De si longues Fiançailles

01 août 2021

Lettre d’Indira à Denise, New Delhi, 6 Raisin Rd, 06/03/1938

1938 03 06 Indira (1)  1938 03 06 Indira (2)

1938 03 06 Indira en-tête

Ma chère Denise,

Pardonnez-moi, je vous en prie, de ne vous avoir pas écrit avant, mais je deviens de plus en plus paresseuse. J’ai commencé au moins vingt fois de vous écrire et après quelques lignes, je me suis arrêtée sans pouvoir finir. D’ailleurs il commence à faire tellement chaud, que je ne peux plus rien faire. Je m’étends sur un lit, et je ne m’occupe ni de la maison, ni des domestiques ; tout au plus, je prends un livre et je lis un tout petit peu.

Je ne saurais vous dire combien j’étais navrée par la triste nouvelle de la mort de votre père, quelle chose terrible pour vous tous.

Merci mille fois, ma chère Denise, des livres que vous m’aviez envoyés. J’ai presque tout lu du Balzac, mais ça ne me plaît pas beaucoup. Je trouve la plupart des contes assez tristes, et puis, ça date tellement. Vous ne trouvez pas ?

Je viens de recevoir à l’instant les poésies de Verlaine. Je vous enverrai un mandat la prochaine fois.

Vous ne m’avez pas parlé du petit paquet que je vous ai envoyé, le bracelet, la bague et les boutons ?

J’espère que vous les avez reçus, parce que c’est assez difficile d’en trouver ici. Ecrivez-moi si vous ne les avez pas reçus ; alors, j’écrirai à Kashmir pour que l’on m’en envoie d’autres, je les ai commandés là-bas, quand j’y étais avec mon mari l’année dernière[1].

1943 Indira VKV Sundaram Vivan Umrao  Indira en 1943

Quel dommage que vous ne soyez pas ici ; vous me manquez beaucoup. Je ne trouve personne avec qui je puisse m’entendre : je me dispute avec tout le monde. Je n’ai qu’un seul ami, un vieux monsieur, qui me témoigne beaucoup d’affection, ou plutôt d’amour ; mais il n’est pas dangereux, il fera tout pour moi. C’est un brave petit homme, mais il n’est pas très intéressant.

Nous irons à Simla au mois d’Avril ; nous y resterons pendant six mois. Je ne sais pas si nous revenons à Delhi au mois d’octobre, mais c’est plus probable que nous irons à Magyar (= Hongrie).

Je crois que je ferai mieux de m’arrêter, je me sens abrutie ; ne m’en veuillez pas de vous avoir écrit une lettre tellement idiote. Je tâcherai de mieux faire la prochaine fois.

Je vous embrasse bien affectueusement,                                         Indira

P.S. : Avez-vous des nouvelles de Simone ? Parlez-moi un peu d’elle dans votre prochaine lettre.



[1] Lors de leur voyage de noce, en octobre 1937.

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31 juillet 2021

Lettre de Denise à Philippe, Clichy, ce vendredi 4 mars 1938

Nous nous marierons quand tu voudras. Nous pourrons être publiés à partir de la semaine prochaine –douze jours seulement sont nécessaires.

1938 03 11 publication des bans

Je vais aller chercher demain ton extrait de naissance que je n’ai pas encore et  nous déciderons du jour mardi prochain (8 mars). Ce sera sûrement le mardi 29 mars ou le mardi suivant.

Quelle joie… ! De toutes façons, dans un mois au plus tard, je serai à toi pour toujours. Nous ne nous séparerons plus jamais. Est-ce que tu crois cela possible ? Est-ce que les choses trop merveilleuses sont possibles ?

la publication des bans  salle des mariages mairie

Je suis contente que ton oral se soit assez bien passé. J’avais beaucoup pensé à toi. L’as-tu senti ?

J’ai des foules de choses à te dire et à te montrer. Je ne sais pas comment j’aurai le temps en une seule journée. Sûrement j’oublierai tout.

As-tu reçu ton autorisation ? Il faut que tu l’apportes, je ne sais pas si les employés de la mairie de Clichy voudraient nous publier, ils disent que c’est ton autorisation qui remplace le certificat de domicile pour toi.

dossier de mariage Clichy

Il faut absolument que tu te renseignes exactement sur ce que tu toucheras comme frais de déplacements –et quand tu les toucheras- pour que nous sachions tout de même sur combien d’argent nous pourrons compter. Si tu arrives mardi soir, écris-moi l’heure de ton train, pour que je puisse aller te chercher à la gare. Ou mets « chez toi » sur le dépêche si c’est l’heure d’arrivée à la maison que tu m’envoies.

Moi aussi, je ne peux plus penser à autre chose qu’au moment où nous serons réunis. Et pourtant, je devrais travailler, j’ai tant de choses à préparer encore. Au lieu de cela, je reste à rêver pendant des heures. La seule chose que je fais avec courage, ce sont les courses… mais ce n’est pas fait pour désabrutir.

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30 juillet 2021

Lettre de Philippe à Denise, Brest, mercredi 2 mars 1938

en-tête Continental papier à en-tête du Continental

Je crois que tu aurais pu garder la date de notre mariage fixée au 28 mars. Pourquoi attendre encore une semaine car je ne pense pas qu’il y ait un très grand intérêt à le faire, … enfin, décide.

J’ai eu ta lettre cet après-midi vers 3h00. J’étais en composition depuis 1h et j’en ai eu jusqu’à 4h00. C’était aujourd’hui notre examen écrit, 3h00 ce matin et 3 cet après-midi.

Examens à bord de nos jours

Je crois avoir assez bien réussi mais j’aurais pu mieux faire si j’avais eu plus de temps. Heureusement que tous les autres étaient comme moi, je suis de ceux qui en ont mis le plus et j’espère qu’il y a un minimum de bêtises.

C’est entendu, je passerai dans l’île en revenant de Toulon et ensuite je viendrai à Paris. Nous serons en congé sans doute à partir du 19 mars, ce qui me fera arriver à Paris vers le 23 ou le 24, plus tôt si tu le désires.

Jusqu’à nouvel ordre, je ne serai libre de quitter Brest que le lundi matin, peut-être l’après-midi ; je ne pourrai donc être à Paris que lundi soir ou mardi matin et à peu près certainement, il me faudra être mercredi dans la journée à Toulon. Je ne pourrai donc rester que la journée du mardi.

Nous trouverons que c’était très peu quand je te quitterai mais, en ce moment, quand je pense que dans moins d’une semaine, je te verrai, que ce sera presque la fin de nos séparations, cela me semble merveilleux.

Je pense à toi si souvent que je ne sais plus penser à autre chose, quand je travaille au sujet de questions très sérieuses (par exemple, comment couler un navire qui est à 20 km ?), je me mets à rêver de toi.

Comment couler un navire qui est à 20km

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29 juillet 2021

Lettre de Denise à Philippe, Clichy, lundi 28 février 1938

Je veux t’écrire quelques mots avant de me coucher, bien qu’il soit terriblement tard. Je suis contente que tu aies une semaine de plus pour te marier, mais cela ne doit rien changer à nos projets. Nous n’avons pas assez d’argent pour que j’aille en Charente. Nous resterons plus longtemps à Paris, voilà tout.

Moi aussi, Phil, j’ai absolument besoin de vivre avec toi, je suis complètement détraquée. Ce n’est pas une blague, tu sais.

1931 Paris

As-tu commencé à passer ton écrit ? Tu ne m’en parles pas, je pense que c’est peut-être aujourd’hui. J’aurais bien voulu le savoir pour penser à toi encore plus fort que de coutume, ça t’aurait certainement inspiré…

Ne te désole pas au sujet de ta mère. La lettre n’est pas arrivée[1], mais arrivera sûrement, je ne me fais pas d’illusion. Que veux-tu ? Tu ne peux pas l’empêcher de faire des bêtises, elle a l’âge de raison. La seule chose qui importe, c’est que dans 36 jours nous serons mariés et que si, ensuite, quelqu’un nous ennuie, c’est que nous le voudrons bien.

À propos, j’ai fixé notre mariage au mardi 5 avril[2] sans savoir la date de ta permission. Je suppose qu’elle va probablement du 20 mars aux environs du 10 avril.

Oui, j’ai encore beaucoup de nouvelles choses à te montrer, mais surtout, dans la catégorie « utile ». Et comme elles sont bien trop nombreuses maintenant, je ne  déballe plus mes paquets chaque soir ! Hier, j’ai acheté un service de table très joli, rose, pour me consoler du vert que m’a donné mon oncle (Maurice) et que je trouve horrible. J’ai acheté aussi des serviettes en toile de lin pour compléter le service en rabane. Et aussi de gentils petits napperons en dentelles pour les verres à porto.

Service à porto

Sais-tu que nous avons tant d’affaires à présent, que certainement, nous n’aurons plus besoin de rien acheter pour la maison pendant au moins cinq ans ?

Je commence à avoir quelques jolies robes, blouses et manteaux. En particulier, j’ai deux blouses en organdi blanc et dentelles beaucoup plus jolies que celle pour laquelle tu m’as fait une scène devant Marjorie[3] !... Aussi je ne te les montrerai pas.

Mon manteau noir est fini, il est très chic. J’ai un chapeau pour aller avec, mais je ne te le montrerai pas non plus avant de le porter… Je veux être très élégante et jolie, tu sais, pour que tu sois très fier de moi. Malheureusement, je n’ai pas trop bonne mine en ce moment et les gens trouvent que je maigris de plus en plus. Mais je crois qu’ils exagèrent.

Il faut vraiment que tu tâches de savoir combien nous aurons d’indemnité pour aller de Brest à Toulon.

J’oubliais de te dire que si nous nous marions le 5, je … enfin, oui, tu comprends ? Je finis par trouver tous ces contretemps assez drôles et par considérer tout ce qui se passera ce jour-là comme une plaisanterie. Et toi ? C’est à peu près exactement le contraire de ce que j’aurais voulu.

Mais je m’en fiche. Après, nous aurons notre revanche. Et, tu sais ? « L’homme ne déparera pas ce que Dieu a uni » C’est écrit dans la Bible !

Est-ce toujours sûr que tu passes à Paris mardi ? Comme je voudrais que cette semaine soit déjà terminée. Oh ! avoir ma tête contre ta poitrine et tes bras autour de mes épaules…

Réponds vite !

Marc Chagall 1887-1985  Jean Dubuffet 1901-1985



[1] Lettre que Lucie se promet d’envoyer à l’oncle Maurice au sujet du contrat de mariage auquel elle tient par-dessus tout.

[2] La date finale fixée sera le 29 mars.

[3] Marjorie Jenns, amie de Denise, voir par exemple les  lettres du 11 novembre 1934 ou du 7 mai 1935. Marjorie était la sœur de l’actrice Elizabeth Jenns.

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28 juillet 2021

Lettre de Philippe à Denise, Brest, le samedi matin 26 février 1938

1938 02 26 hôtel Continental (1) Brest

Lettre à en-tête de l’Hôtel Continental[1] à Brest

Je ne sais plus comment je vis, il me semble qu’il y a une éternité que je ne t’ai pas écrit et que je n’ai pas reçu de lettre de toi. J’aurai 7 jours de plus de permission pour me marier, accordés par le commandant ! et j’espère que nous aurons une quinzaine de jours de permission régulière, nous n’aurons alors pas trop longtemps à attendre à Brest car mon affectation doit me parvenir entre le 15 et le 20 avril.

Je suis un peu plus idiot que d’habitude, je potasse des décrets et arrêtés sur le service à bord qui n’ont rien de folichon et il me tarde d’en avoir fini avec ce concours. Et puis je deviens de plus en plus toqué… J’ai besoin de vivre avec toi pour retrouver mon équilibre.

Et toi, que deviens-tu ? Est-ce que chaque soir, tu déballes tes paquets pour examiner tes richesses ? Et as-tu encore beaucoup de nouvelles choses jolies à me montrer ? Est-ce que j’aurai une lettre de toi demain ?

Je voudrais bien que ma mère n’écrive pas à ton oncle, il n’en peut rien résulter de bon et puis, ce n’est pas correct pour ta mère[2]. Enfin… quand serons-nous libres tous les deux ? Les ennuis ne nous pèseront certainement pas autant, si nous arrivons à les qualifier tels.

Je ne peux jamais t’écrire à quel point j’ai besoin de toi, parce que je ne suis jamais seul, et aussi parce que les moments où je pense le plus fort à toi sont ceux où je suis dans mon hamac[3].

ancien hamac de la marine, 19 et 20èmes siècles



[1] Le Continental est l’un des hôtels historiques de Brest. Rue Émile-Zola, le bâtiment, quatre étoiles, a su conserver son style art déco après sa reconstruction en 1948. Sa situation, idéale en centre-ville, en a fait, durant la guerre, le siège de l’état major naval allemand. Bombardé puis réédifié, le Continental jouit d’une réputation qui n’est plus à faire. De nombreuses personnalités y ont séjourné.

[2] Lucie Dyvorne veut s’entretenir avec l’oncle Maurice au sujet du contrat de mariage que Denise et Philippe devraient absolument rédiger. Cela déplaît à Denise et Julie est vexée de ne pas être consultée sur la question.

[3] Dans la marine, la couchette est le lit du marin. La couchette, que les marins appellent aussi banette, a remplacé le traditionnel hamac au début des années 1970 dans la marine nationale française. Grâce à la couchette, installée à poste fixe, le confort du marin s'est considérablement amélioré.

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27 juillet 2021

Lettre de Denise à Philippe, Clichy, vendredi 25 février 1938

Je suis heureuse, tu sais, que nous n’ayons pas à repousser la date de notre mariage. Je crois que je n’en aurais pas eu le courage : si tu savais combien j’en ai assez d’attendre, je suis complètement à bout[1].

Grant Wood American Gothic 1930

Pourquoi as-tu l’air un peu triste. Il ne faut pas que tu sois préoccupé par les questions d’argent. Nous nous débrouillerons bien. Et d’abord, nous en aurons tout de même un peu. J’ai reçu les 5.000 frs de ma tante[2] de Baignes. Je vais m’arranger pour n’en dépenser que 2.000 (ça fera 5.000 avec ce que j’ai déjà acheté). Nous aurons donc un minimum de 3.000 frs. Et si mes cousins de Mirambeau[3] se décident à me donner 2.000 frs, comme ils ont donné à Simone, nous serons presque riches ! Est-ce que tu peux savoir si tu toucheras une indemnité pour moi, sur le trajet Brest-Toulon ?

Ensuite, je suis joliment contente d’aller à Brest, au lieu d’aller en Charente. Je t’avouerai que je ne pouvais pas supporter cette idée, de n’être pas toute seule avec toi, à ce moment-là. Par exemple, je trouve plus raisonnable que tu ailles à Oléron, avant, pendant deux ou trois jours. Tu pourras ainsi rapporter tes affaires et cela ne nous fera pas dépenser beaucoup d’argent, puisque tu paies seulement un quart de place. De cette façon, nous pourrions peut-être nous marier le mardi 4 avril –une semaine plus tard. Ça ne fait quand même plus beaucoup de jours , 38… ! Tu n’es pas heureux, méchant garçon ?

Frida Kahlo Frida et Diego Rivera 1931

Moi, je ne peux plus penser à autre chose qu’à cela, j’en suis malade. Je ne peux plus me coucher la nuit, ni me lever le matin. Je t’assure, il est grand temps que cela finisse !

Si tu restes la journée du 8[4], nous pourrons aller à l’église. Du reste, il paraît que l’autorisation est arrivée. Je n’ai pas encore été chercher ton acte de naissance[5], mais j’ai déjà mon certificat de domicile. (Si tu savais combien je suis contente de tout ce que ces démarches signifient –je ne peux croire que dans si peu de temps, nous serons réunis pour toujours). Il y a si longtemps que nous attendions ce moment. Le réalises-tu ?

William H

Ecris-moi très vite. Dis-moi la date de ta permission, dès que tu la connaîtras, et de combien de jours nous pourrons disposer. Moi aussi, je suis sûre que nous serons très heureux et que nous aurons beaucoup de courage, dès que nous serons ensemble. Travailles-tu autant qu’à Toulon ?



[1] Tout à son bonheur à venir, Denise n’a certainement pas prêté attention à une réforme importante de la loi, qui intervint en 1938 : la femme mariée obtient la Capacité civile  : elle peut désormais contracter ou agir en justice sans l’autorisation de son mari.

[2] Marie Broussard née Furet.

[3] Un calepin appartenant aux parents de Denise mentionne une Léonie Berthier à Mirambeau. S’agit-il des « cousins de Mirambeau » ?

[4] Philippe aura terminé son examen et aura une permission de quelques jours pour venir à Paris, entre le 8 et le 13 mars.

[5] Philippe étant né à Paris, c’est à la mairie du 6ème arrondissement que Denise ira chercher l’acte de naissance.

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26 juillet 2021

Lettre de Philippe à Denise, Brest, le mardi 22 février 1938

1938 02 22 place des Portes devenue place Anatole France à Brest

1938 02 22 Café des Arcades Brest

En-tête du Café des Arcades[1], place Anatole France à Brest

J’avais réfléchi aussi depuis ma lettre et peu à peu j’avais pensé aussi qu’il valait mieux nous marier dès que nous le pourrons. Un seul ennui : je ne commencerai à toucher ma solde d’enseigne que le 15 mars, ce qui fera le 1er mai. Maintenant c’est à nous de calculer ce que nous pourrons dépenser, pour tenir le premier mois. J’aurais pourtant voulu que notre mariage soit mieux que cela, mais je pense que nous aurons pour rire de tous ces petits ennuis notre jeunesse et notre amour.

J’ai eu une nouvelle entrevue : le commandant m’accordera quelques jours en plus pour mon mariage, ce qui fait que nous n’aurons pas trop longtemps à passer à Brest.

Je suis certain que, réglementairement, je ne dois présenter mon autorisation de mariage qu’au moment de la cérémonie, les employés de la mairie de Clichy se trompent. Mon autorisation est partie à la signature du Préfet Maritime et je pense qu’elle ne tardera pas à revenir. Je l’aurai avant mon départ pour Toulon, fixé au 7 mars.

Je passerai certainement à Paris mais je ne pourrai y rester qu’un jour, le mardi 8, à moins qu’il y ait encore un changement qui me permette de rester plus.

Voici les renseignements pour mon extrait de naissance : Mairie du Luxembourg, VIe Paris DYVORNE Philippe, Maurice, Fritz, né le 9 avril 1912, 89 rue d’Assas.

Acte de naissance Philippe



[1] La place des Portes (devenue par la suite place Anatole France) fut définitivement aménagée en 1924 lorsque les grilles qui symbolisaient l’entrée de la place forte eurent disparu. Au centre de la place, entre la rue de Siam et la rue Pasteur, s’élevait un imposant immeuble à arcades construit en 1829-1830. Ce fut longtemps l’hôtel du Grand Monarque. Entre les deux dernières guerres le « gant Perrin » occupait l’angle de la rue de Siam, une épicerie en gros à l’angle de la rue Louis-Pasteur. Cette dernière céda la place, en 1936, à un café qui prit le nom de « Café des Arcades » promoteur, à Brest, des terrasses extérieures vitrées

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25 juillet 2021

Lettre de Denise à Philippe, Clichy, dimanche 20 février 1938

Phil,

Ta lettre ne m’a pas rendue furieuse, mais elle m’a fait beaucoup de peine d’abord. Ensuite, j’ai réfléchi et pensé qu’il valait peut-être mieux ne pas changer la date de notre mariage[1]. Tu comprends, le lieutenant de vaisseau a seulement pensé qu’il était plus agréable d’avoir trois semaines ou un mois au moment de se marier, mais il ne connaît pas notre situation exactement.

un mariage de rêve

Tu n’es pas sûr d’avoir ton embarquement juste au 15 avril. Ensuite, en admettant que tout marche bien, tu ne peux pas demander une permission le lendemain de ton arrivée. De toute façon, si tu cherches un appartement (j’aimerais mieux être avec toi) et que je doive t’envoyer les affaires, cela prendra au moins dix ou quinze jours. Nous ne pourrions sûrement pas nous marier avant le 1er mai.

Or, Maman n’aura certainement plus d’argent à cette époque –puisqu’elle comptait aller en Charente vers le 15 avril, les affaires de sa pension n’étant pas terminées, alors, c’est moi qui devrais nous faire vivre sur notre argent à tous les deux. C’est complètement absurde.

Ensuite, il n’est pas dit qu’on t’accorde une permission immédiatement, si on ne te la donnait que dans trois mois ?

Si tu es affecté à un bâtiment qui doit partir ? Alors nous aurons peut-être quarante-huit heures pour nous marier et vivre ensemble ! Tandis que les douze jours, c’est sûr que nous les aurons.

En somme, pourquoi est-il indispensable que nous allions en Charente ? Sais-tu que notre voyage à Oléron, Baignes, Mirambeau, Bordeaux, Toulon, nous fera dépenser 6 à 800 francs supplémentaires.

carte france villes

Ta mère peut très bien t’envoyer tes vêtements civils, ou si ça lui occasionne une trop grande fatigue de les rassembler, tu peux passer quarante-huit heures dans l’île, seul, au début de ta permission, c'est-à-dire avant notre mariage. Ce ne sera pas une très grande dépense, puisque tu paies ¼ de place. Ce sont surtout mes voyages qui coûtent chers. Et étant seul, tu ne feras pas le voyage circuit auquel nous serons obligés si nous sommes tous les deux[2].

Ensuite, la question ennuyeuse est que je suis obligée de rester à Brest une dizaine de jours à l’hôtel quand ta permission sera finie, et que tu attendras ton embarquement. Mais, à ce moment-là, je serai ta femme et mon oncle[3] prétend que nous devons avoir droit à une indemnité de déplacement Toulon-Brest, qu’évidemment, nous ne toucherions pas si nous partions de Paris, Bordeaux, ou toute autre ville que Brest. Je t’en prie, renseigne-toi là-dessus, parce que, si en plus du voyage supprimé en Charente, nous avions droit à une indemnité, ça paierait mon voyage et mon séjour à Brest. Et puis, au lieu de nous marier au début des 12 jours, nous pouvons nous marier à la fin, comme cela, nous n’aurons pas de frais d’hôtel à Paris.

Tu toucheras mille francs pour ton costume d’enseigne, mais si tu te fais habiller par un tailleur militaire, tu peux lui donner cinq cents francs seulement. Le reste, on le paierait quand cela gênerait moins, peut-être dans deux ou trois mois.

Tenue de jour

Je suis bien, bien contente que tu sois décidé à ne rien demander à tes parents[4]. Je t’assure, nous pourrons nous débrouiller avec mon argent à moi et ce que tu toucheras. Ne parle pas à ta mère de tout cela avant que nous soyons absolument décidés sur ce que nous allons faire. La seule chose qui lui importe, c’est la question « argent » et la crainte d’avoir à nous en donner, pour le reste, elle s’en fiche car elle est profondément égoïste.

Je t’assure, Phil, il est plus sage que nous nous marions le plus tôt possible. Ne t’ennuie pas pour l’installation à Toulon que je serai obligée de faire au lieu de toi, d’abord tu seras là le soir, ensuite, étant donné que nous n’aurons pas de meubles, ce ne sera pas bien terrible. Ta permission, tu l’auras plus tard. Toutes les raisons que je te donne sont logiques, naturellement mon cœur est en accord avec elles, mais il n’y a pas que cela, puisque mes parents pensent aussi que cela vaut mieux.

Et puis, si nous repoussons la date, qui te dit pour combien de temps ? Et moi je te le dis franchement : je n’ai pas le courage d’attendre trois mois. Je ne le veux pas.

Il faut absolument que tu viennes un dimanche. Réponds-moi tout de suite en me disant ce que tu penses de tout cela. Je voudrais être plus vieille de quelques semaines ! Mais, je t’assure, il vaut mieux que nous ne changions pas la date de notre mariage. D’autant plus que tu sauras que tu es enseigne, puisque tu auras déjà passé l’examen.

J’attends ta lettre avec grande impatience.

1934 Zouzou



[1] Le problème est détaillé par Philippe dans sa lettre du 17 février. Elle avait trait à un report éventuel de la date de mariage, ce que Denise va réfuter complètement dans sa réponse.

[2] Une remarque importante : ni Paul, le grand-père, ni Lucie, la mère de Philippe, n’ont l’intention d’aller à Paris assister au mariage, si bien que Philippe se croit obligé d’aller en Charente et Charente Inférieure pour présenter sa femme une fois mariés, ce que Denise se refuse absolument.

[3] Maurice Proutaux

[4] La dernière lettre (du 14 février) reçue de Paul Dyvorne, a enlevé toute illusion à Philippe sur le soutien qu’il pourrait recevoir de sa famille quant à son mariage prochain.

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24 juillet 2021

Lettre de Philippe à Denise, Brest, jeudi 17 février 1938

1938 02 15 Bar Hôtel du Globe 82 rue de Siam Brest

En-tête « Hôtel du Globe[1], 82 rue de Siam, Brest

Je viens de sortir, cela fait seulement deux jours que j’ai quitté l’infirmerie, et j’étais encore libre de ne pas faire le quart.

infirmerie moderne

Ma lettre va te rendre furieuse, car je crois que nous allons être obligés de changer un peu nos projets.

D’abord, je ne puis aller à Paris dimanche (20 février), cela ne fait pas assez longtemps que j’ai repris mon service (ce matin) pour demander aussitôt une faveur. J’aurais pourtant bien voulu te voir après la lettre que j’ai reçue il y a une heure ! Je ne suis pas peiné par ce que tu me dis, tu as raison, j’ai trop souvent pensé que tout le monde était comme moi, et puis aussi, tu as raison lorsque tu dis que personne ne nous a aidés ni facilité notre mariage. Ceux qui nous entourent se sont contentés de s’incliner devant les faits et c’est tout.

La deuxième chose ennuyeuse, et de beaucoup, est celle-ci : j’ai demandé hier au lieutenant de vaisseau chargé de nous, sur combien de jours je pouvais compter au moment de mon mariage. Il m’a dit ceci : « Vous pouvez prendre 12 jours après l’examen, mais je vous conseille d’attendre plutôt d’avoir votre embarquement, après le 15 avril. Après, vous pourrez demander plus. » Je lui ai demandé alors si, ne prenant pas de permission avant mon nouvel embarquement, je gardais encore mes 12 jours ; il m’a répondu que oui.

Alors, je pense que nous pourrions peut-être faire ceci : je ne prends pas de permission, je retourne à bord de « Lorraine » après mon examen et j’attends mon nouvel embarquement. Lorsque je l’ai, j’y vais, je prépare un appartement, tu pourrais me faire envoyer les affaires que nous aurons, de façon à ce que tout soit prêt pour te recevoir. Puis je demande ma permission et je viens à Paris pour t’emmener avec moi.

J’ai encore beaucoup d’autres choses à te dire, mais il faut que j’aille poster ma lettre, puis que j’aille chez le dentiste. Je t’écrirai encore ce soir pour te dire qu’il ne faut pas que tu te désoles : nous nous marierons et maintenant, je suis décidé à ne plus rien demander à mes parents. Je ne leur dirai rien, tu peux en être sûre, et puis, plus que jamais, je suis décidé  à ne voir que ceux que nous choisirons comme amis. Roger (Bonnot) m’a écrit –il ne pourra pas être mon témoin et il me dit des tas de choses aimables pour nous deux.

Le vaguemestre distribue les lettres



[1] Sur l’hôtel du Globe, voir la lettre du 4 janvier 1938.

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23 juillet 2021

Lettre de Roger Bonnot à Philippe, Paris, le 17 2 193

1938 02 17 lettre à Philippe (1)  1938 02 17 lettre à Philippe (2)

A l’en-tête du Ministère de l’Air[1]

Ministère de l'Air

Mon cher Philippe

Je me hâte de répondre à ta lettre car je ne vais pas tarder à quitter Paris pour rejoindre mon poste[2].

Je suis désolé de ne pouvoir te servir de témoin fin mars, cela m’aurait fait grand plaisir et de plus cela m’honore que tu m’aies choisi. Malheureusement l’homme propose et Dieu dispose. Il serait vraiment extraordinaire que je puisse fin mars venir à Paris ne serait-ce que pour une douzaine d’heures. Les déplacements de l’escadron… Il te faudra mon cher Philippe faire un autre choix. Tant pis pour moi.

1938 Roger Bonnot

Je profite de cette lettre pour vous adresser à tous deux mes vœux les meilleurs. Je ne les formulerai pas, ils sont trop nombreux et ne crois-tu pas que le nécessaire et le mieux est qu’ils soient sincères. Vraiment cela est.

Faites beaucoup d’enfants !  ce n’est pas une galéjade. Cela fait la vie un peu plus dure mais j’ai constaté partout où je suis passé que les parents de familles nombreuses étaient en général plus gais et plus heureux que ces bourgeois confits d’égoïsme avec 1 ou 2 gosses (c’est mon cas !)

Allons, au-revoir Philippe, je ne continue pas à galéjer.

Je ne sais comment seront choisis vos embarquements, est-ce selon le classement d’examen, est-ce selon les demandes ?

De toute façon, je téléphone cette après-midi à Monsieur Banos au Ministère[3] Rue Royale (tu l’as vu avec moi !) pour qu’il fasse ce qu’il pourra à ton sujet pour Toulon.

Encore mes meilleurs vœux à tous deux

Signé R. Bonnot

Aéronautique record international commandant Bonnot



[1] Il s’agit d’un ministère éphémère, créé en 1928, sur une idée, en vogue dans  l’entre-deux guerres, de regrouper les administrations centrales civiles et militaires propres à l’aéronautique, à l’instar du Royaume-Uni qui se dote d’un Air Ministry dès 1918. Le modèle adopté en France devient un gage d’efficacité pour les pouvoirs publics. Il a permis  de coordonner deux activités régaliennes en plein essor - l’aéronautique militaire et l’aviation civile - et d’entériner la création de l’armée de l’air. Toutefois, ce modèle ne survit pas au second conflit mondial.

[2] Le commandant Roger Bonnot s’apprête à prendre le commandement de La Galissonnière qui est présentée le 14 février.

[3] Il s’agit du ministère de la Marine.

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