De si longues fiançailles

26 février 2020

Lettre de Denise à Philippe, Paris 5 février 1931

Votre dernière lettre m’a fait vous pardonner un peu la précédente, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire en constatant que quatre jours seulement les séparaient l’une de l’autre, bien qu’elles ne se ressemblent pas du tout.

C’est très mal d’avoir brûlé mes lettres et j’en suis un peu fâchée, je veux inventer quelque chose pour vous en punir, quand nous serons ensemble.

lettres brûlées

C’est très mal d’avoir brûlé mes lettres

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15 février 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 31-01-1931

Je ne sais plus que faire, que vous écrire pour que vous me pardonniez ma lettre. Depuis que je l’ai mise à la poste, j’ai regardé bien des fois vos photos, cherchant à savoir ce que vous alliez faire, me demandant si vous répondriez, parce que lorsque je vous ai écrit, je ne pensais qu’aux paroles de votre mère, pas aux vôtres. Je suis orgueilleux, très, et j’ai été blessé mais moins profondément que si  je n’avais plus rien reçu de vous, mais ce n’aurait pas été de l’orgueil –et pourtant, je n’aurais pas imploré votre pardon.

Tant pis, oublions tout le reste ; pas complètement, je veux arriver à faire revenir votre mère à de meilleurs sentiments. Vous avez très bien fait de me répéter ce qu’elle vous avait dit parce que je veux tout savoir, et même, je m’étonnai qu’elle ne vous en ait pas parlé plus tôt.

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13 février 2020

Lettre de Denise à Philippe, Paris 29 janvier 1931

Phil, vous êtes un garçon méchant, sans cœur et complètement stupide si vous avez pu croire que j’ajouterais foi un instant aux divagations de votre lettre. Elle a eu un seul bon  résultat : celui de persuader ma mère que tout était fini entre nous, car je lui ai fait lire, et par conséquent, de réduire à néant les objections qu’elle n’aurait pas manqué de faire au moment de mon départ pour Royan. Car j’irai à Royan pour Pâques, je vous en donne ma parole, même si je n’entends plus parler de vous d’ici-là, et nous verrons bien si vous aurez le courage de répéter toutes les méchantes choses que vous m’avez écrites.

Vous vous trompez lorsque vous croyez que votre lettre m’a fait de la peine, elle m’a seulement laissé le vif désir de vous jeter à la figure tout ce qui se trouvait à portée de ma main pendant que je la lisais : malheureusement, c’était peu réalisable.

Voyons, Phil, c’est impossible que vous ayez pensé une seule minute que j’accepterai de ne plus vous écrire, de ne plus vous revoir comme cela, sans raison, car toutes celles que vous me donnez ne valent rien. Il y a une chose seulement qui ressort de tout cela : c’est que j’ai été stupide et maladroite de vous répéter les divagations de ma mère à votre sujet, mais ce n’était tout de même pas une raison suffisante pour me faire souffrir, et pour vous faire du mal aussi par la même occasion, parce que, voyez-vous, je suis bien persuadée que malgré tout votre orgueil, vous n’avez pas écrit cette maudite lettre de gaieté de cœur, et maintenant, sans doute, vous le regrettez et vous avez peur que je la prenne au sérieux, -ou alors, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimée, et cela non plus, je ne veux pas le croire.

Phil, il y a une chose que j’ai constatée en lisant votre lettre, et cela m’a fait beaucoup de peine : c’est que vous n’avez nullement confiance en moi. Mais, stupide garçon, ne comprenez-vous pas que je vous aimerai dans un an ou dans dix ans comme je vous aime aujourd’hui, c'est-à-dire avec toute ma tendresse, et tout le désir que j’ai de vous rendre heureux. Il n’y a que vous qui comptiez pour moi, le reste, je m’en fiche, que faut-il donc que je fasse pour vous en persuader ?

1923 01 01 Dessin Dessin exécuté par Denise (14 ans) en janvier 1923 et envoyé à Philippe au début des années 30. Les initiales D.P signifient Denise Proutaux.

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11 février 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 27-01-1931

Votre silence vous est tout naturellement pardonné. Avez-vous donc déjà oublié que « la reine ne peut mal faire[1] » ? J’attendais votre lettre et vous croyais malade, et j’avais commencé une lettre pour vous, que je viens de déchirer.

Que je sois un fou (vous êtes trop aimable de mettre « tête brûlée »), c’est fort possible –bien que ce ne soit pas l’avis de tous. Que je veuille vous tuer si un jour vous n’étiez pas de mon avis, c’est peut-être trop de parti-pris contre moi. Je suis trop respectueux de la liberté d’autrui pour tuer qui que ce soit. De plus, pour que mon influence néfaste ne s’exerce plus sur vous le plus simple serait que je ne vous écrive plus. Denise, qui êtes encore mon amie, dites à l’aimable personne qui a renseigné Madame votre mère de ne pas s’occuper de moi. Je dis rarement du mal des gens que je connais très bien et jamais de ceux que je ne connais pas –qu’ils me rendent la pareille.

Denise, ceci n’est pas un reproche, seulement une constatation : vous avez cru votre mère lorsqu’elle vous a dit que je devais faire lire vos lettres… Demain, vous croirez tout ce qu’elle croit être.

Vous m’écrivez « Notre amour … aussi irréalisable qu’un conte de fée ». Oui, maintenant, mais ce n’est pas de ma faute. Votre Mère, dans ses paroles et ses jugements sur moi, me l’a fait comprendre –trop tard pour moi- qu’il me fallait vous dire adieu. Vous aurez du chagrin, car je m’incline, mais bientôt, vous penserez comme elle.

J’ai envoyé directement ma lettre chez vous. Si Madame votre Mère l’arrête, je la prie très respectueusement de bien vouloir vous la remettre... It is the last. Et ne vous attendez pas à ce que je me suicide : ce serait parfaitement ridicule et par ailleurs, le suicide est la mort des faibles et j’ai la prétention de ne l’être pas. Vos lettres seront bientôt brûlées.

Val d'Or Denise entre 30 & 33 Val d'Or hauteurs de st Cloud

Denise (avec des nattes) en compagnie de camarades au parc du Val d'Or (sur les hauteurs de Saint-Cloud), vers 1931.

[1] Citation tirée de « La Lumière qui s'éteint » (Kipling, 1891), déjà citée dans la lettre de Philippe du 26 novembre 1930 NDLR

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09 février 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 12-01-1931

Si mes lettres se sont faites plus courtes, ce n’est pas à cela que vous devez vous en prendre mais à ma paresse. Vous l’oubliez, cette paresse, elle fait pourtant partie des qualités qui m’ont été attribuées.

Vous disiez, cet été, que si nous nous aimions, c’était parce que vous étiez vraiment femme et moi, à peu près un homme –pas efféminé- Et d’ailleurs, je n’aime pas les garçonnes[1], c’est très amusant à voir : cela montre jusqu’où va la bêtise humaine, mais, à mon avis, ce n’est pas fait pour être aimé.

La Garçonne Victor Margueritte

La Garçonne, de Victor Margueritte, nouvelle édition dans La petite Bibliothèque Payot.

Vous dites aussi que vous n’êtes pas capable de vouloir quelque chose et pourtant vous voulez venir à Royan à Pâques ! Non, vous avez seulement le cafard. Vous vous ennuyez parce que vous ne savez pas vivre le présent.

Je réponds maintenant à vos questions : je passe mon examen écrit le 15 juin –et j’espère l’oral le 15 juillet environ. Je n’embarquerai qu’au mois d’octobre de sort que je serai à Royan depuis le mois d’août jusqu’à octobre.

Me voilà passé garde-malade : j’ai un camarade malade avec un abcès dans le cou et c’est moi qui le soigne. Je pense que vous ne m’aviez jamais imaginé sous cette forme ? Ici sale temps : brouillard et pluie fine.



[1] La Garçonne est un roman de Victor Margueritte, dont l'édition originale fut publiée chez Ernest Flammarion en 1922. Il présente une jeune femme indépendante menant une vie sexuelle très libre, avec des partenaires aussi bien masculins que féminins. L'ouvrage a fait scandale mais a été un énorme succès de librairie.

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07 février 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 05-01-1931

Me voilà de retour à Nantes après 10 jours mortels à Royan. J’ai refait des promenades que nous avions faites ensemble, cet été. Dans les rochers de Vallières, au fort et au Chay à l’endroit où nous allions souvent nous asseoir, le soir.

ROYAN  Affiche années 30

Il pleuvait presque toujours, mais la mer était très belle. J’ai regardé longtemps les vagues se briser sur les rochers, de l’endroit où nous avions pris des photos dans les rochers de Vallières. Seulement, je n’avais de vous que votre souvenir.

Maintenant, je vais reprendre la boulot sérieusement et le temps passera beaucoup plus vite, je l’espère.

Je mérite toujours que vous m’aimiez et ce ne sont pas les flirts que pouvait m’offrir Royan qui m’auraient permis de vous être infidèle : Hospitel, lui-même, n’a rien trouvé. Il est vrai qu’il était enrhumé, alors son flair devait être en défaut.

Alors, vous êtes-vous bien amusée pendant ces quelques jours ? Vous me disiez vouloir aller au ciné, au dancing, etc. Avez-vous pu tranquilliser votre mère ?

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05 février 2020

Lettre de Philippe à Denise, Royan 28-12-1930

Me voilà de retour à Royan. Je m’ennuie mortellement : je n’ai rien à faire et quand je suis dehors, je pense trop souvent que cet été, à l’endroit où je suis, vous étiez aussi. Je suis d’ailleurs sorti très peu depuis mon arrivée, car comme j’étais un peu enrhumé, on m’a obligé à me soigner ( ?) et l’on m’a empêché de sortir ! Je ne vois ici que Jean Hospitel[1] : c’est le seul de cet été qui soit là, Mic (Drouin) étant resté à Paris.

Naturellement, je vais me conformer à l’usage traditionnel des vœux du Nouvel An –bien que cela n’ait aucune signification. Seulement, je ne connais pas assez vos désirs et je ne puis que vous souhaiter que l’année vous apporte tout ce que vous pouvez désirer.

1930 Royan coucher de soleil  Coucher de soleil sur Royan, photo prise par Philippe ou Denise, 1930



[1] Il existe un Jean Hospitel, né à Grézac en Charente Maritime, en 1912 comme Philippe, et décédé en 2004. Il était ingénieur sorti de l’Ecole Centrale de Paris (promotion 1937). Recherches en cours…

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31 janvier 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 21-12-1930

Je ne sais pas trop ce que j’ai bien pu vous mettre dans ma dernière lettre, quoiqu’il en soit, j’accepte votre jugement sur elle : elle est idiote. Je ne pense pas que ce soit le travail qui soit cause de mon idiotie passée –je crois qu’elle persiste, car cela fait près de 8 jours que je ne fiche rien… c’est très grave.

Ce sera la première fois que je retournerai à Royan depuis septembre mais si ce n’était pas mes parents, je me passerais bien d’y aller… pour me faire regarder avec des yeux ronds par toutes les commères de la ville !

Noël ensemble… ce serait merveilleux, être assis l’un à côté de l’autre devant un arbre illuminé d’ampoules électriques multicolores, attendre que vos parents, ou les miens, après un petit conte, nous donnent, à vous, une poupée, à moi, un sabre. Oh, que ce serait beau !

Noël 1930

Illustration de Noël 1930 ( in http://laussivieille.blogspot.com/2011/12/noel-1930.html )

J’attendrai, pour me conformer à l’usage antique, solennel et ridicule des vœux de nouvel an, d’être à Royan. Peut-être en enverrai-je à Mme votre mère.

Je viens de relire ce que j’ai écrit, c’est parfaitement idiot, n’en voulez pas à votre « stupide garçon ». Depuis quelque temps, il a perdu l’équilibre (s’il l’a jamais eu) et est amorphe. C’est d’ailleurs la faute à la vie que je mène ici –trop monotone et plate- Dire que j’ai encore plus d’un an avant de pouvoir embarquer sérieusement.

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29 janvier 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 16-12-1930

Je ne sais si je vous ai dit que ma mère, revenant de Paris, a eu une bronchite très sérieuse[1] et je passerai toutes mes vacances de Noël à Royan. Je serai là-bas à partir du 23 décembre jusqu’au 4 janvier et je vous autorise pleinement à m’écrire là-bas : ni ma mère, ni personne de ma famille ne songerait à s’inquiéter de qui peut m’écrire !

Lucie & Eric-Noël année 1960 Lucie, mère de Philippe, en 1960 avec son petit-fils Eric-Noël

Si vous n’avez pas dansé une seule fois depuis que vous êtes partie de Royan, c’est un grand tort : voulez-vous faire vœux de ne danser qu’avec moi ou devant moi ? Je ne suis pas si jaloux que ça, à condition que Denise reste pour moi ce qu’elle était à la fin de l’été dernier.

Je voulais vous demander si votre mère ne vous a jamais parlé de moi. En tous cas, je vous supplie de m’avertir si un jour vous aviez une discussion à mon sujet –cela pour des raisons que je ne veux pas vous donner maintenant.

J’ai aussi à implorer votre pardon de quelque chose de très grave : vous me dites dans votre lettre que vous êtes sûre que je suis moins sage que vous et cela évoque des remords chez moi…

Car en effet, il y a quelque temps, deux jours (dimanche), j’étais parti avec un camarade pour me promener et aller au cinéma pour la soirée. Or nous rencontrâmes à la sortie du cinéma, vers 11h1/2, des amis qui étaient très gais… bref, alors que vous dormiez, dans cette nuit du 14 au 15 décembre, après m’avoir écrit une gentille lettre, moi, très indigne, je suis rentré chez moi à 3h du matin, pas solide sur mes jambes, ivre de kirsch et de whisky, et très enroué à force d’avoir hurlé. Telle est ma confession, je ne plaide pas les circonstances atténuantes, bien qu’il y en ait, j’attends le verdict.

cinéma Apollo à Nantes années 30 L'Apollo, vers 1930, un cinéma disparu de Nantes.

Dieu, avec sa religion, est une belle fumisterie qui sert à conduire les hommes comme des moutons en troupeaux, le bien et le mal sont des règlements d’utilité sociale inventés par les malins pour plumer les niais. Mektoub ! je suis d’humeur passablement noire.



[1] Le problème de la santé de la mère de Philippe reviendra épisodiquement dans cette correspondance. Elle était en effet réputée fragile des bronches, comme son frère cadet, Maurice, décédé de la tuberculose en 1923. NDLR

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28 janvier 2020

Lettre de Philippe à Denise, Nantes 26-11-1930

Votre idée d’exploit[1] est certainement la meilleure solution, mais je crois bien que j’avais déjà commencé à l’accomplir avant d’avoir reçu votre lettre car je suis certain moi aussi que c’est la seule chose qui puisse me permettre de confondre « la-vieille-demoiselle-aux-renseignements[2] ». Et aussi, sauf imprévu, c’est le seul moyen qui me permette d’être à Royan en septembre prochain … car je pense que vous allez toujours en Angleterre en juillet et août. Si vous allez à l’île de Wight, je pourrai vous donner des renseignements utiles, non parce que je connais, mais parce que j’ai un camarade qui y est resté 2 mois cet été. Je doute que vous alliez dans la région que je connais.

1930 Royan Denise & Philippe Denise et Philippe sur la plage de Royan, septembre 1930

J’ai peur que votre mère ne soit pas très satisfaite que vous lui ayez subtilisé ma lettre ; elle n’y attachera que plus d’importance.

Ici aussi, il fait un sale temps, mais j’aimerais mieux être en mer.

novembre 1930 la Seine déborde  Novembre 1930 est très pluvieux et tous les cours d’eau débordent à la fin du mois.



[1] Philippe fait référence à une lettre de Denise que nous ne détenons pas. L’exploit, c’est le moyen qu’elle préconise pour que Philippe puisse entre en grâce auprès de sa mère, Julie, qui ne veut pas entendre parler d’une idylle entre les deux jeunes gens. NDLR

[2] « la-vieille-demoiselle-aux-renseignements » est très certainement une vieille fille mal intentionnée et jalouse, voisine, à Royan, de Tante Marie, la sœur de Julie, venue raconter des horreurs sur le jeune Philippe. Je n’ai pas réussi à la démasquer, trop d’années ont passé et il y a prescription ! NDLR

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