Lettre à Philippe, Baignes, 12 juin 1940 (n°8)
Mon Phil chéri,
J’ai reçu avec joie ta lettre du 6. Je n’étais pas inquiète mais agacée par tous les gens qui me demandaient si j’avais des nouvelles. Comme si, en ce moment, on pouvait écrire tous les jours ! Tes parents m’avaient même envoyé une dépêche.
Je suis un peu affolée par ce qui se passe, tu sais. Je m’efforce d’être patiente et de dépenser le moins d’imagination possible. Mais tout de même, tout de même… Enfin, il me semble qu’après la déclaration de guerre de l’Italie, nous n’avons plus de tuiles à recevoir. Alors… ça ne peut qu’aller mieux maintenant.
Le lundi 10 juin 1940, à 18h00, Benito Mussolini, en grand uniforme noir de la milice (MVSN), apparaît au balcon de la Piazza Venezia pour annoncer à la foule : « ...une heure marquée par le destin a sonné dans le ciel de notre Patrie : l'heure des décisions irrévocables. La déclaration de guerre a été signifiée aux ambassadeurs de Grande-Bretagne et de France... » (in http://aujourdhui.over-blog.fr/2015/06/10-juin-1940-l-italie-declare-la-guerre-a-la-france-et-a-l-angleterre.html )
Ta mère m’a dit que tu avais l’intention de déménager l’appartement, si tu allais là-bas. Je ne suis pas de ton avis. Les colis n’arrivent pas –te rends-tu compte du flot de réfugiés dans cette région de la France ? Tonton Maurice et Tante Jeanne ont perdu leurs trois malles. Si tu envoies par petite vitesse, ça n’arrivera jamais, et par grande vitesse, tu dépenseras une fortune. Or, ce n’est pas la peine. La seule chose qui compte en ce moment, c’est d’avoir le plus d’argent liquide possible. Alors, laisse tout là-bas, à la grâce de Dieu ! Ce n’est rien cela à côté des autres choses. Pour le loyer, je m’arrangerai avec Mme Masse. Si la ville est évacuée officiellement, nous sommes assimilés aux mobilisés et nous payons seulement le ¼. Comme elle est locataire elle aussi[1], elle suit le même régime.
Ensuite, tu auras sûrement très peu de temps. Henriette[2] ne pourra t’aider, elle est à l’hôpital, opérée de l’appendicite. Pense à tous mes services fragiles de verrerie qui arriveraient brisés ici… Perdus pour perdus, j’aime mieux que ce soit par les bombes des avions. Je me suis résignée à cette idée.
Arrange-toi pour que le service de la solde m’envoie une délégation du 30 juin à Baignes. J’ai reçu la dernière par hasard, parce que Mme Masse se trouvait à la maison, autrement le facteur voulait la garder en attendant mon retour !
Autre chose, Simone est très malade à Niamey, le climat est meurtrier. Elle est à l’hôpital depuis un mois et voit les gens mourir autour d’elle. Elle demande 10.000 frs à Maman pour revenir. Maman vend ses derniers titres, j’ai dit que je lui donnerai mille frs (nous lui devons du reste 350 frs depuis depuis je ne sais combien de temps). Je donnerai sur la prochaine délégation.
Naturellement avec cela, je suis clouée ici encore pour juillet, je pense.
C’est très ennuyeux qu’elle revienne, du reste, depuis l’affaire italienne. La mer est moins sûre. Mais d’autre part, j’ai l’impression que si elle reste à Niamey, elle ne s’en sortira pas. Elle a maigri de 12 kg et ne se nourrit que par lavements ( ?). Elle avait été très bien soignée à l’hôpital et allait un peu mieux. Mais le médecin était d’avis qu’elle parte immédiatement.[3]
Peut-être pourrait-elle aller à Dakar, où le climat est meilleur.
Ecris-moi, je t’en prie, Phil chéri, toutes les fois où il sera matériellement possible de le faire. J’ai appris par Mme Condamy que Lorang et Bardet[4] avaient été blessés.
J’ai écrit à Mme Lorang, mais peut-être a-t-elle quitté Toulon déjà.
Il y a une vingtaine de personnes, parents ou amis, qui ont disparu avec l’avance allemande dans le nord. Line Vautrin et sa mère sont retrouvées. Elles sont dans l’Orne.
Je ne sais où souhaiter que tu ailles. Maintenant je penche pour Brest. Je n’espère plus te voir arriver, même pour deux jours ! J’essaie d’avoir le plus de courage possible, c’est bien plus dur ici que lorsque je suis seule, mais enfin, ça va. J’ai rêvé cette nuit que tu étais revenu et que je me serrai contre toi. C’était triste quand je me suis éveillée, mais j’ai pensé que c’était un présage et que je te verrai peut-être bientôt.
Phil chéri, je t’embrasse tendrement et je t’aime. Denise
[1] J’ai toujours pensé que Mme Masse était la propriétaire de la maison de Philippe et Denise à Toulon. Elle n’est que locataire et par conséquent, elle sous-loue une partie de l’habitation.
[2] Il s’agit d’Henriette Bonnet, la femme de ménage qui a échangé des courriers avec Denise à maintes reprises.
[3] Notre correspondance s’arrêtant à la présente lettre, je me dois de donner quelques informations concernant Simone. Elle fut finalement rapatriée en triste état au mois d’octobre 1940 : elle débarqua à Toulon, chez sa sœur, en catastrophe, en provenance d’A.O.F, squelettique et épuisée. Elle partit ensuite pour Baignes où elle donna naissance à un garçon, prénommé Jean-Claude, qui ne survécut pas au-delà d’un mois. Le petit fut enterré au cimetière de Baignes. Simone se remit lentement de ses souffrances, mais avait en partie perdu la mémoire. Elle ne pouvait plus avoir d’enfant.
[4] Bardet était le second sur le Niger



























































