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De si longues Fiançailles

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13 décembre 2021

Lettre à Philippe, Baignes, 12 juin 1940 (n°8)

1940 06 12 Denise (1)  1940 06 12 Denise (2)

1940 06 12 Denise (3)  1940 06 12 Denise (4)

Mon Phil chéri,

J’ai reçu avec joie ta lettre du 6. Je n’étais pas inquiète mais agacée par tous les gens qui me demandaient si j’avais des nouvelles. Comme si, en ce moment, on pouvait écrire tous les jours ! Tes parents m’avaient même envoyé une dépêche.

Je suis un peu affolée par ce qui se passe, tu sais. Je m’efforce d’être patiente et de dépenser le moins d’imagination possible. Mais tout de même, tout de même… Enfin, il me semble qu’après la déclaration de guerre de l’Italie, nous n’avons plus de tuiles à recevoir. Alors… ça ne peut qu’aller mieux maintenant.

1940 06 12 mussolini déclare la guerre

Le lundi 10 juin 1940, à 18h00, Benito Mussolini, en grand uniforme noir de la milice (MVSN), apparaît au balcon de la Piazza Venezia pour annoncer à la foule : « ...une heure marquée par le destin a sonné dans le ciel de notre Patrie : l'heure des décisions irrévocables. La déclaration de guerre a été  signifiée aux ambassadeurs de Grande-Bretagne et de France... » (in http://aujourdhui.over-blog.fr/2015/06/10-juin-1940-l-italie-declare-la-guerre-a-la-france-et-a-l-angleterre.html )

Ta mère m’a dit que tu avais l’intention de déménager l’appartement, si tu allais là-bas. Je ne suis pas de ton avis. Les colis n’arrivent pas –te rends-tu compte du flot de réfugiés dans cette région de la France ? Tonton Maurice et Tante Jeanne ont perdu leurs trois malles. Si tu envoies par petite vitesse, ça n’arrivera jamais, et par grande vitesse, tu dépenseras une fortune. Or, ce n’est pas la peine. La seule chose qui compte en ce moment, c’est d’avoir le plus d’argent liquide possible. Alors, laisse tout là-bas, à la grâce de Dieu ! Ce n’est rien cela à côté des autres choses. Pour le loyer, je m’arrangerai avec Mme Masse. Si la ville est évacuée officiellement, nous sommes assimilés aux mobilisés et nous payons seulement le ¼. Comme elle est locataire elle aussi[1], elle suit le même régime.

Ensuite, tu auras sûrement très peu de temps. Henriette[2] ne pourra t’aider, elle est à l’hôpital, opérée de l’appendicite. Pense à tous mes services fragiles de verrerie qui arriveraient brisés ici… Perdus pour perdus, j’aime mieux que ce soit par les bombes des avions. Je me suis résignée à cette idée.

Arrange-toi pour que le service de la solde m’envoie une délégation du 30 juin à Baignes. J’ai reçu la dernière par hasard, parce que Mme Masse se trouvait à la maison, autrement le facteur voulait la garder en attendant mon retour !

Autre chose, Simone est très malade à Niamey, le climat est meurtrier. Elle est à l’hôpital depuis un mois et voit les gens mourir autour d’elle. Elle demande 10.000 frs à Maman pour revenir. Maman vend ses derniers titres, j’ai dit que je lui donnerai mille frs (nous lui devons du reste 350 frs depuis depuis je ne sais combien de temps). Je donnerai sur la prochaine délégation.

Naturellement avec cela, je suis clouée ici encore pour juillet, je pense.

C’est très ennuyeux qu’elle revienne, du reste, depuis l’affaire italienne. La mer est moins sûre. Mais d’autre part, j’ai l’impression que si elle reste à Niamey, elle ne s’en sortira pas. Elle a maigri de 12 kg et ne se nourrit que par lavements ( ?). Elle avait été très bien soignée à l’hôpital et allait un peu mieux. Mais le médecin était d’avis qu’elle parte immédiatement.[3]

Peut-être pourrait-elle aller à Dakar, où le climat est meilleur.

Ecris-moi, je t’en prie, Phil chéri, toutes les fois où il sera matériellement possible de le faire. J’ai appris par Mme Condamy que Lorang et Bardet[4] avaient été blessés.

7 rue de la Monnaie à La Rochelle

J’ai écrit à Mme Lorang, mais peut-être a-t-elle quitté Toulon déjà.

Il y a une vingtaine de personnes, parents ou amis, qui ont disparu avec l’avance allemande dans le nord. Line Vautrin et sa mère sont retrouvées. Elles sont dans l’Orne.

Je ne sais où souhaiter que tu ailles. Maintenant je penche pour Brest. Je n’espère plus te voir arriver, même pour deux jours ! J’essaie d’avoir le plus de courage possible, c’est bien plus dur ici que lorsque je suis seule, mais enfin, ça va. J’ai rêvé cette nuit que tu étais revenu et que je me serrai contre toi. C’était triste quand je me suis éveillée, mais j’ai pensé que c’était un présage et que je te verrai peut-être bientôt.

Phil chéri, je t’embrasse tendrement et je t’aime.                                         Denise

1940 Uriage



[1] J’ai toujours pensé que Mme Masse était la propriétaire de la maison de Philippe et Denise à Toulon. Elle n’est que locataire et par conséquent, elle sous-loue une partie de l’habitation.

[2] Il s’agit d’Henriette Bonnet, la femme de ménage qui a échangé des courriers avec Denise à maintes reprises.

[3] Notre correspondance s’arrêtant à la présente lettre, je me dois de donner quelques informations concernant Simone. Elle fut finalement rapatriée  en triste état au mois d’octobre 1940 : elle débarqua à Toulon, chez sa sœur, en catastrophe, en provenance d’A.O.F, squelettique et épuisée. Elle partit ensuite pour Baignes où elle donna naissance à un garçon, prénommé Jean-Claude,  qui ne survécut pas au-delà d’un mois. Le petit fut enterré au cimetière de Baignes. Simone se remit lentement de ses souffrances, mais avait en partie perdu la mémoire. Elle ne pouvait plus avoir d’enfant.

[4] Bardet était le second sur le Niger

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12 décembre 2021

Après le naufrage du Niger, début juin 1940

Le pétrolier Le Niger (4 octobre 1930 - 21 mai 1940)

Suite au torpillage du pétrolier Le Niger, Philippe reçoit la citation suivante : «a donné, au cours de la  nuit du 20 au 21 mai 1940, une belle preuve de charité, au moment du danger, en se dépouillant de sa ceinture de sauvetage au profit d’un homme qui ne savait pas nager.»

Cette première épreuve marque le début de la participation active de Philippe à la seconde guerre mondiale.

Je n’ai pas de récit direct de la tragédie du pétrolier Niger par Philippe mais la catastrophe fut abondamment rapportée dans la presse de l’époque et même par la suite. Voici deux articles qui en traitent :

L’Eclaireur de Nice et du Sud-Est du 26 juillet 1940 :

1940 07 26 L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est (1)

1940 07 26 L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est (2)

1940 07 26 L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est (3)

1940 07 26 L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est (4)

1940 07 26 L'Eclaireur de Nice et du Sud-Est (5)

      Un journal du Nord, vers 1975, c'est-à-dire 35 ans après :

article 1975

Les annotations sont de Philippe

11 décembre 2021

Lettre de Denise à Simone, Baignes, 24 mai 1940

1940 05 24 Denise à Simone (1)  1940 05 24 Denise à Simone (2)

1940 05 24 Denise à Simone (3)  1940 05 24 Denise à Simone (4)

Ma chère Simone,

Je ne sais pas si tu écoutes la radio, si oui, tu as du savoir que j’ai eu une émotion hier : elle a annoncé que le Niger était coulé, en même temps qu’un contre-torpilleur et un sous-marin ! Heureusement, en même temps, on disait que les équipages étaient sauvés (sauf celui du sous-marin). N’importe, j’ai poussé un soupir de satisfaction quand j’ai reçu, deux heures plus tard, une dépêche de Philippe avec : bonne santé.

1940 05 21 Le Niger coulé par bombardiers allemands chenal de Dunkerque près bouée 2W

L'Orage

Torpilleur L'Adroit 20 mai

torpilleur Sirocco

J’ai reçu ce matin une lettre –écrite avant le torpillage. Il me disait que depuis plusieurs jours, personne ne dormait, que l’aviation allemande les entourait de bombes et de bombes incendiaires –parfois à moins de 100 mètres- qu’il avait fait tirer (il est canonnier) et pensait avoir abattu un zinc. Il disait aussi que les hommes étaient épatants et que c’était un plaisir de les commander. En ce moment, ils étaient coincés dans un port et les quais flambaient autour d’eux (Je suppose que c’était Amsterdam ou Rotterdam). Il espérait repartir le lendemain pour une destination inconnue et c’est ce jour-là qu’ils ont du être torpillés !

Maintenant, je suppose qu’il doit être en Angleterre[1]. Il a du perdre toutes ses affaires[2] et va peut-être arriver en uniforme d’officier anglais ! (On va probablement leur donner une permission). Lui qui était furieux parce qu’il n’avait rien vu depuis le début de la guerre, il est servi ! J’ai hâte de savoir comment ça s’est passé. Figure-toi, il y a quinze jours, il a fait une demande pour entrer dans les sous-marins où l’on manque d’officiers.

Aussi pensé-je que maintenant il a quelque chance d’y entrer. Il doit être joliment content de quitter le pétrolier[3] (enfin, c’est plutôt ce dernier qui l’a quitté !)

Je suis désolée que tu sois tellement souffrante. C’est sûrement la chaleur. J’ai été très contente d’apprendre que tu allais avoir un petit enfant, mais je voudrais bien pour toi qu’il soit déjà arrivé. Cette période ne doit pas être drôle du tout. Comme je ne sais pas tricoter (et du reste, si tu ne reviens pas en France, les tricots ne te serviront pas beaucoup), je te ferai des robes en mousseline avec des smocks[4] (sais-tu ce que c’est ?). C’est très joli. A La Rochelle, toutes les jeunes femmes en faisaient pour leurs gosses.

robe à smocks 1940

Je trouve que Muriel est un nom très gentil. En Alsace, il y a un prénom qu’on donne à beaucoup de garçons et qui est gentil aussi, c’est Yéri (Georges). Il y a aussi un prénom flamand que j’aime assez, Joris (ça se prononce Ioris)

Je viens de m’interrompre, il y a une femme de Maubeuge qui vient d’arriver et qui demandait tante Marie, une réfugiée de l’autre guerre[5]. Ils sont déjà une cinquantaine et il en arrivera d’autres. C’est absolument épouvantable ce qu’ils ont vu. L’arrivée et le voyage des Mosellans, c’était déjà triste, mais ça ne peut se comparer avec ça.

J’espère tout de même qu’il y a une justice.

Je dois te dire qu’après cet intermède, je n’ai plus très envie d’écrire.

Les trois gosses Wetzel[6] sont toujours gentils. Joseph lit couramment et parle le français maintenant.

Je ne sais pas du tout ce que je vais faire. Je voudrais retourner à Toulon, je ne sais pas du tout ce que devient l’appartement, mon agence ne me répond pas et je suis assez inquiète. Les locataires sont partis sans laisser d’adresse. Mais Philippe, maintenant, peut être nommé ailleurs. Alors, j’attends.

Nous n’avons pas de nouvelles du 16[7]. Les Vautrin[8] étaient à St Quentin (Aisne) depuis le début de la guerre, je me demande ce qu’ils sont devenus.

Ecris-moi toujours ici. Je vais, je crois, faire adresser ma correspondance toujours ici, je déménage tellement souvent que toutes mes lettres se perdent. A La Rochelle, je connaissais des gens très gentils[9].

Je t’embrasse très affectueusement ainsi que Lucien,                                 Denise

P.S. : Madame Delacherie t’a déjà fait deux robes. Tante Jeanne a reçu ton mandat. Je m’occupe dune femme de négociants hollandais établis à Anvers et débarqués à Baignes depuis hier[10]



[1] C’est effectivement en Angleterre que le bâtiment, le Sirocco, qui la recueilli les membres de l’équipage les a conduits.

[2] Mon père m’a bien confirmé, lorsque j’étais enfant, qu’il n’avait rien pu sauver de ses documents, qui se trouvaient dans sa cabine sur le Niger.

[3] On se rend compte, d’après les lettres de Philippe, qu’il s’ennuyait sur le Niger et qu’il n’appréciait que très modérément son supérieur, le capitaine Huet.

[4] Smocks : fronces rebrodées en diagonale sur l'endroit du tissu, servant de garniture à des vêtements d'enfants ou des robes légères.

[5] Nous sommes fin-mai 1940, l’exode a commencé et des réfugiés de la première guerre mondiale, connaissant déjà les routes de France, ont pris un peu d’avance.

[6] Une famille de réfugiés alsaciens.

 [7] Le n°16 rue Villeneuve à Clichy est habité par Maurice et Jeanne Proutaux, oncle et tante de Denise et Simone.

[8] Line Vautrin et sa mère. Line (1913-1997) est une amie de Denise qui a une boutique à Paris, elle fabrique ses bijoux et objets de décoration et commençait à être très connue.

[9] A partir de février, Philippe et Denise ont du s’installer quelque temps à La Rochelle et vivre un peu ensemble, ce qui explique que je n’ai aucun courrier depuis cette époque. Ils avaient demandé à leur cousin Gabriel Sabran de les aider à trouver une location.

[10] L'occupation allemande de la Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale  a débuté le 28 mai 1940 quand l'armée belge a déposé les armes face aux forces allemandes et jusqu'à la libération par les Alliés de la Seconde Guerre mondiale entre septembre 1944 et février 1945. Cette famille de négociants d’Anvers a donc devancé la capitulation de leur pays de quelques jours pour se réfugier en Charente

10 décembre 2021

Lettre à un absent

Voici une lettre écrite un peu plus tard par Paul Dyvorne à son petit-fils. Je choisis de l’insérer au 9 avril,  jour anniversaire de la naissance de Philippe, car elle symbolise bien l’amour qui lui fut porté, tout en pudeur, de la part de son grand-père qui l’a élevé.

Lettre à un Absent page 1  Lettre à un Absent page 2

Lettre à un Absent page 3  Lettre à un Absent page 4

26 juin 1940- Lettre à un absent (adressée à son petit-fils Philippe, NDLR)

Mon cher Enfant,

Cette lettre ne te parviendra jamais car ton adresse m’est inconnue, et il est inutile que je la remette à la poste puisque tout service postal est supprimé, et que la Préfecture Maritime, à laquelle j’aurais pu te l’expédier il y a quinze jours est maintenant aux mains des Allemands.

Je sais qu’à la fin de mai, le navire sur lequel tu naviguais a été torpillé, sur les Côtes de Belgique, que tu as pu regagner la terre à la nage et qu’après avoir été débarqué en Angleterre, tu es parvenu en France. Depuis je ne sais rien de toi, mais j’espère toujours que tu reviendras tôt ou tard, au toit paternel pour nous embrasser. C’est pour fixer un moment douloureux de notre existence que je trace ces quelques lignes qui seront pour toi, quand tu les liras, la marque d’un souvenir ineffaçable de nos angoisses familiales.

Notre bonne île d’Oléron me rappelle celle, légendaire, de Robinson Crusoé, où le héros imaginaire de Daniel de Foë (sic) échappa par son courage à la cruauté des sauvages. Ici, il n’y a pas de sauvages, mais une population rurale qui laboure ses champs, ramasse ses récoltes, en s’attendant à de pires souffrances. Les sauvages n’y sont pas encore arrivés, ils se sont contentés de traverser notre ciel avec leurs avions meurtriers, ils sont partout  en France, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Des soldats ont déjà pris  possession de Marennes, ils ne tarderont pas à fouler la terre fertile de notre île, à y imposer leurs lois, à prendre nos récoltes. Dans quelques semaines, les Oléronais connaîtront, comme la totalité de notre patrie meurtrie, les rigueurs du régime nazi.

Depuis deux jours, les hostilités ont cessé, mais les conditions de l’armistice, accepté par nos dictateurs militaires, qui se disent être de bons Français, sont telles que nous n’aurons plus d’armée, plus de marine, plus de forteresses, plus de frontières. La France est morte ! Et je pense à toi, mon cher enfant, à toi, courageux marin, qui as choisi la marine pour en faire la carrière de ta vie. Tu n’auras même plus la possibilité de revenir à la marine marchande puisque, comme les vaisseaux de guerre, ceux du commerce sont livrés à l’ennemi.

Pour perpétrer leur crime, les complices de l’armistice ont caché la vérité à la nation en la privant de toute communication officielle. Les journaux ne paraissent pas, nous n’en recevons aucun ici depuis une semaine. Quant aux correspondances privées, elles ne parviennent plus et celles qui peuvent être remises à la poste ne doivent pas être expédiées, d’ordre formel de l’Administration. Aujourd’hui la radio française a été muette. Sur le poste étranger de Londres, on a pu, péniblement, avoir quelques vagues renseignements, malgré que les ondes soient systématiquement brouillées.

Isolé, sans rapports possibles avec mes amis, avec mes parents, avec l’ensemble de toute la population française, je vis dans une atmosphère de silence, dans une nuit de ténèbres qui fait penser à l’obscurité sinistre du sépulcre. Ah ! les dispositions sont bien prises pour que la moindre clarté ne puisse pénétrer à travers la muraille de silence qui enveloppe tous les fils de France ! Le Maréchal Pétain, qui fut, avant d’avoir atteint 83 ans, un brillant soldat, n’est plus qu’un pantin cynique qui a livré la patrie à un aventurier sans honneur qui l’a désarmée par un armistice honteux. Je soupçonne fort qu’en disant qu’elle sera  encore gouvernée par des Français, il oublie qu’il a fait mettre à son bel uniforme une doublure en drap hitlérien. A moins que son acte, accompli par inconscience sénile, ne soit que le hoquet suprême d’un homme agonisant d’esprit et n’ayant plus le sens du patriotisme.

L’histoire jugera sévèrement cet émasculé qui, n’ayant plus ni force, ni courage, traître à son glorieux passé, foule aux pieds la vaillance de nos armées, ordonne que notre flotte de guerre, que nos marins qui n’ont jamais été vaincus, deviennent dans leur auréole de victoire, les prisonniers de l’ennemi. Nos marins veulent se battre pour conserver le patrimoine métropolitain et colonial de la France ; nos commandants de la marine marchande veulent continuer leur trafic commercial pour alimenter la mère patrie, mais le maréchal, qui préside le Gouvernement de la Nation, ne le permet pas. Et ce qui prouve bien la mentalité en désarroi de cet homme, c’est qu’il ose affirmer que notre « drapeau est sans tache » ….. alors qu’on y verra bientôt cousue la Croix gammée !

Ceux qui ont encore quelques années à vivre, ce qui n’est pas mon cas, tu le sais, mon bien cher Philippe, car j’ai quatre-vingts ans, connaîtront des jours difficiles et cruels. Aussi ce n’est pas à moi que je pense, à cette heure tragique, mais à toi qui auras à les supporter. Le peuple de France, la nation toute entière, va vivre sous l’odieux régime nazi, aura à subir sa tyrannie, la privation des libertés si chèrement acquises. Les lois françaises seront déchirées pour être remplacées par celles que lui imposera le conquérant, je ne dis pas le vainqueur parce que la victoire qu’il s’attribue, c’est dans la désertion de nos gouvernants qu’il l’a trouvée. Il n’a pas ramassé notre drapeau sur les champs de bataille, il l’a parce qu’on le lui a donné.

A mon réveil, le matin, je me dis que c’est le rêve quotidien qui recommence car je n’ai pas acquis encore le sens de la réalité des choses. Cette réalité est si monstrueuse, si horrible, que je la repousse avec dégoût, que je ne peux pas y croire. Si j’envisage un déplacement momentané pour échapper au cauchemar qui m’obsède sans relâche, je dois vite en abandonner le projet car je suis prévenu que, lorsque je mettrai le pied sur le quai du Chapus, toute pénétration sur le continent me serait interdite. Les insulaires sont condamnés à rester dans le silence, dans la nuit de leur île, de même que ceux qui sont au loin, à Saintes, à Cognac, à Royan, ne peuvent y venir.

Cet isolement voulu, imposé, comme si nous n’étions plus des Français libres d’échanger leurs pensées avec des compatriotes voisins, n’est, ni plus, ni moins, que l’emprisonnement de l’âme et de l’esprit. Les misérables qui nous ont livrés aux barbares nous ont enfermés dans la plus horrible des géhennes morales.

Le sol de la France, de ma vieille Saintonge, est souillé par l’invasion étrangère, nous n’avons plus d’autre patrie que celle de la Grande Allemagne. Pourquoi ai-je donc vécu aussi longtemps pour voir de telles ignominies ?

J’attends maintenant la mort comme une libératrice et, bénie soit l’heure prochaine où on ne refusera pas, je l’espère, à ma dépouille, d’aller dormir auprès de ceux que j’ai perdus et qui m’ont précédé dans le temps.

Philippe vers 1920  Paul Dyvorne vers 1935

1940 Marine matricule Philippe

9 décembre 2021

Les 80 ans de Paul Dyvorne, Royan, 25 et 27 février 1940

Voici ce qu’écrit Paul en date du 17 février 1940 dans son journal intime :

« Il y a quatre ou cinq ans, quand on me parlait de longévité, je disais franchement que, quelle que soit l’heure de mon départ pour l’Au-delà mystérieux, je disais que je ne m’en inquiétais pas, n’ayant plus rien à espérer, que je l’attendais sans le moindre regret. Cette disposition d’esprit changea depuis six mois. Sans que je puisse l’expliquer, me vint le désir soudain de demander à la vie une ultime satisfaction : celle de vivre jusqu’à quatre-vingts ans. Mon désir, véritable obsession, s’est réalisé. Depuis ce matin, j’ai doublé le cap de l’octogénaire ! Quatre-vingts années ont passé sur mes épaules et j’en supporte le poids plus allègrement que je ne l’aurais supposé. »

paul-dyvorne_edited

Article de Robert Fong (à paraître dans La France du 27 février 1940)    Les 80 ans de Paul Dyvorne

La France de Bordeaux et du Sud-Ouest titre 1940

 

1940 02 27 article sur Paul de Robert Fong (1)  1940 02 27 article sur Paul de Robert Fong (2)

 

Paul Dyvorne a 80 ans ! C’est une de ces informations que l’on éprouve quelques réticences à écrire car celui qu’elle concerne ne répond pas du tout à l’image que l’on pourrait s’en former.

Qui donc en effet, songerait à voir en Paul Dyvorne un octogénaire, quand sa silhouette alerte, sa démarche jeune, son œil pétillant, viennent s’inscrire triomphalement en faute contre cette affirmation ? Mais le signataire de ces lignes, qui est lié à Paul Dyvorne par une vieille amitié, s’en voudrait profondément de laisser passer son anniversaire sans lui consacrer quelques lignes. Oh ! Je sais bien que lorsqu’elles tombent sous les yeux de celui qu’elles concernant, il prendra son air le plus bougon et qu’il grognera comme il a l’habitude de le faire.

Mais de cette colère, je n’aurai cure aujourd’hui et je voudrais, simplement, non seulement en mon nom personnel, mais aussi en celui de tous les amis et de tous les admirateurs de ce probe écrivain régional et j’ai la certitude d’être leur interprète en ma circonstance, de dire à Paul Dyvorne quelle admiration nous avons pour son œuvre et le si intéressant labeur littéraire qu’il a fourni depuis tant d’années.

Car il est, et le fait est incontestable, l’historien prestigieux de cette Saintonge et de cet Aunis auxquels il a voué un culte fervent, et il a su, avec un talent qui enchante, retracer leur passé d’une manière à la fois vivante et allégorique.

C’est non seulement en historien, mais encore et surtout en poète que Paul Dyvorne a chanté sa petite patrie.

1890 04 27 Académie Champenoise Paul Dyvorne

Je ne citerai pas ici le liste nombreuse de ses ouvrages, à laquelle j’espère bien voir s’en ajouter d’autres, mais je dirai simplement, par exemple, il est dans « Royan et la presqu’île d’Arvert » des pages consacrées à la tempête venant battre la base du phare de Cordouan, qui mériteraient de figurer dans une anthologie des meilleurs prosateurs de notre temps.

couverture  

dédicace

Comme le sage qu’il fut toujours, Paul Dyvorne, depuis quelques années déjà, s’est écarté des vains bruits de la ville ; il a été chercher le calme et le repos dans sa chère île d’Oléron et c’est là qu’il vient d’atteindre sa 80ème année.

Nous prions notre vieil ami de vouloir trouver ici l’expression de nos sentiments respectueux et de nos vœux que se continue dans un rythme harmonieux sa belle et verte vieillesse.

Robert Fong

Troisième témoignage de ce jour mémorable : un article écrit par son vieil ami William Bertrand dans la dépêche de Royan du 25 février 1940.

1940 02 25 La Dépêche de Royan anniv Paul (1)

1940 02 25 La Dépêche de Royan anniv Paul (2)

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8 décembre 2021

Lettre de Philippe à Denise, à bord du Niger vers le 5 février 1940

Ma petite fille chérie,

J’ai oublié de te demander d’emporter demain mes lunettes (de plongée) et mon costume de bain, sans doute y auras-tu pensé.

costume de bain des années 30

masque de plongée

Mon chéri, n’est-ce pas plus dur de se voir et de ne pouvoir se parler ? as-tu senti tout ce que j’avais dans mon cœur et que je ne pouvais dire[1] ? Il m’a semblé que ta voix était changée. Je n’ai pas voulu que la mienne le soit, mais peut-être l’as-tu compris parce que nous nous aimons. Demain soir, je te tiendrai dans mes bras et nous essaierons de tout oublier.



[1] Vers le 2 février, Denise a été invitée à déjeuner sur le contre-torpilleur Chevalier-Paul où elle a retrouvé Philippe, mais bien sûr, cela n’avait rien d’intime.

7 décembre 2021

Lettre de Philippe à Denise, à bord du Niger, début février 1940

Ma petite fille chérie,

Je n’ai rien de plus à te dire que hier soir.

Je serai demain à midi à bord du Chevalier Paul[1], j’irai avec la vedette du Niger et cela fera quand même quelques heures à être ensemble.

Chevalier Paul

Le Chevalier Paul

Que fais-tu, toi, pendant ces jours où nous devrions être ensemble ?

J’en profite pour faire le plus de travail possible et être à peu près tranquille après… mais c’est dur, le soir, de songer à toi, toute seule encore, et à ta peine.



[1] Rappelons que Roger Bonnot a été affecté au commandement en second, en 1939, du Chevalier Paul, (1934-1941), un contre-torpilleur de classe Vauquelin. Le nom de ce bâtiment provient de Jean-Paul de Saumeur, chevalier Paul, né en décembre 1597 au large de Marseille et mort le 20 décembre 1667 à Toulon, officier de marine français du XVIIème siècle. Le commandant Bonnot a probablement invité Denise à déjeuner, ce qui donne l’occasion à Philippe de la retrouver.

6 décembre 2021

Lettre de Philippe à Denise, La Rochelle, 26 janvier 1940

1940 01 26 Philippe (1)  1940 01 26 Philippe (2)

Ma pette fille chérie,

Je t’écris un mot rapidement dès mon arrivée. Je ne sais pas ce que tu as décidé, j’ignore si les Sabran[1] sont toujours à La Rochelle, s’ils t’ont écrit pour te donner des adresses, je ne sais qu’une chose, je suis ici depuis quelques heures et je voudrais te voir et être près de toi. Notre longue séparation[2] n’a fait que me rendre plus impatient et chaque heure est plus pénible que la précédente.

Je n’ai pas pu t’envoyer de télégramme, alors je t’écris. Mais toi, envoie-moi à La Pallice : Monsieur Dyvorne, poste restante, une dépêche pour me donner l’heure et la date de ton arrivée si tu pars dès que tu auras cette lettre. Si Mme Lorang[3] vient avec toi, mets : « Arriverons… »

port de La Pallice

Demain, si je peux, j’irai à la recherche des Sabran, pour essayer d’avoir de tes nouvelles. De toutes façons, pour le moment, mon adresse est poste restante, c’est ce qu’il y a de plus pratique.

Je tâcherai aussi de voir si on peut trouver à se loger convenablement.

Je t’embrasse avec toute ma tendresse.                                            Phil



[1] Sur les cousins Sabran, voir la lettre de début décembre 1939

[2] Une séparation de plus de cinq mois… !

[3] Aucun élément nouveau sur cette Mme Lorang, signalée dans une lettre du 14 décembre 1939.

5 décembre 2021

Lettre de Philippe à Denise, à bord, 20 janvier 1940

                                                                                             

1940 01 20 Philippe

Transport pétrolier « Le Niger »

Ma petite fille chérie

Chaque jour me rapproche de toi et chaque heure me semble plus longue que la précédente. J’ai eu des nouvelles de toi par ta lettre du 12 janvier –tu n’avais pas reçu mes dernières lettres, ni mon deuxième mandat- Je viens de compter à peu près ce que je t’ai envoyé et ce que tu as du toucher. Depuis septembre, c'est-à-dire pour octobre-novembre-décembre-janvier, cela doit faire 7.300 francs. Pourvu que tu aies assez pour venir me rejoindre ! Je sais par Rivoallan[1] que je viens de rencontrer, que tu as eu beaucoup de courage –ma petite fille- moi qui voudrais pour toi une vie facile. Je crois que je n’y réussis pas très bien en ce moment.

Dès notre arrivée, je te préviendrai par dépêche et je t’attendrai avec impatience. Réponds-moi aussitôt pour me dire l’heure d’arrivée.

Pour l’appartement, fais ce que tu voudras. Tu es, plus que moi, bien placée pour juger, et je comprends que si nous le quittons, tu ne pourrais avoir la certitude d’en retrouver un qui nous convienne aussi bien. Et puis, lorsqu’il faudra que je reparte, si ce doit être dans les mêmes conditions, tu sauras que tu as quelque part un endroit qui te plaît et où tu peux vivre à ta guise.

J’ai vu Jeanne[2] dont le mari est mobilisé sur place. C’est une façon de parler car il est absent pour 15 jours. Elle m’a dit t’avoir écrit ces temps derniers.

Petite fille chérie, encore quelques jours –huit environ- et je pense que nous serons réunis ou bien près de l’être.                                   Phil

Picasso à Royan

Auguste Commissar 1940



[1] Rivoallan travaille dans la marine et habite Toulon

[2] Jeanne (prénom parfois orthographié Jane) Trempat (1907-2001), épouse Jeanson. Le mari, Henri (1898-1946), est ingénieur et le couple vit à Casablanca.

4 décembre 2021

Lettre de Paul Dyvorne à Denise, Chéray (Oléron), Lundi 8 janvier 1940

1940 01 08 Lettre Paul (1)  1940 01 08 Lettre Paul (2)

1940 01 08 Lettre Paul (3)  1940 01 08 Lettre Paul (4)

1940 01 08 enveloppe

Ma chère Denise,

Merci de votre aimable et affectueuse lettre reçue ce matin, nous apportant, avec vos bons souhaits, des nouvelles de notre cher Philippe[1]. Très prise par ses heures de bureau, Lucie[2] vous répondra très certainement un jour prochain, mais je tiens, dès aujourd’hui, à vous dire combien nous sommes heureux de pouvoir envisager le retour probable avant longtemps de celui qu’il nous tarde de revoir et d’embrasser après cinq mois d’absence.

1940 Paul Dyvorne à Chéray

 

La dernière carte adressée par Philippe portait la date de départ du 6 septembre et ne comportait que quelques mots, obligatoirement brefs, mais suffisants pour nous tranquilliser. Vous nous donnez des précisions intéressantes, bien que forcément vagues, qui fortifient notre espérance. Dans les jours présents, il ne faut pas être trop exigent et savoir se contenter de peu. La patience, dit-on, est la vertu des sages et il est des heures dans la vie, quand ceux que nous aimons sont loin de nous, où il est bon d’habituer le cœur à la tristesse de l’attente.

Les périls de guerre sur mer s’atténuent progressivement et je pense bien qu’avant peu de mois, ils n’existeront plus ou si peu. La navigation redeviendra normale, les marins ne seront plus sujets qu’aux accidents rares que provoquent la nature ou les collisions.

Je serais un peu surpris de voir la situation de guerre se prolonger jusqu’à l’été. J’ai le pressentiment et je l’entretiens précieusement dans ma pensée, que le conflit armé cessera vers mai ou juin.

Quand on pensait que la guerre ne durerait que quelques mois La guerre ne durera pas...

Quant à la paix, la paix européenne définitivement assurée, elle demandera un long temps, mais les combats sur mer, sur terre et dans les airs cesseront.

La perspective du débarquement de Philippe sur un point des côtes de l’Atlantique vous sourit moins que sa rentrée à son port d’attache (Toulon), et je le comprends. Mais cela vous permettra de le revoir quand même pendant les quelques semaines de la permission qu’il obtiendra certainement s’il vous fait revenir par ici pour vous rapprocher de lui, ne vous inquiétez pas des frais de déplacement qui surchargeraient votre budget. Votre vieux grand-père se fera un plaisir d’en prendre sa part. Nous pourrons ainsi nous trouver réunis ici comme il y a un an.

Si Toulon est monotone, Chéray l’est bien davantage, mais le bonheur d’être ensemble, ne serait-ce que pendant quelques jours, transformera cette monotonie en joie familiale. Beau projet ! Pourrons-nous le réaliser[3] ?

Dans notre île, l’existence est immuable et se résume en deux mots : apaisement, solitude. C’est tout ce que peuvent désirer les vieillards avec le maintien de la santé. Ma mienne paraît disposée à conserver sa bonne habitude et la vôtre est garantie et protégée par la jeunesse. Je fais des vœux pour que l’année qui vient d’ouvrir sa grande porte sur l’inconnu de l’avenir vous soit favorable, et vous ramène à brève échéance celui que vous aimez, que nous aimons.

Porte sur l'inconnu Anne Le Doré

 

Je vous embrasse affectueusement                                     Paul Dyvorne

 

Considérations de Paul, né en 1860, sur la France vaincue et l’approche de sa propre mort

1940 10 24 Paul Sonnet

 

                Sonnet (jamais publié)

C’est un soir… Lentement, la nuit étend son voile

Sur la Terre assoupie. Il semble qu’en mon cœur

Un grand vide se fait ; au ciel pas une étoile.

De tout bruit d’alentour le silence est vainqueur.

 

Une immonde araignée, au mur tisse sa toile.

Je l’aperçois à peine à la pâle lueur

Du flambeau qui s’éteint, dont la flamme se voile.

Je le sens, c’est la Mort qui s’approche en voleur.

Qu’elle vienne ! Je sais que son heure est prochaine.

Au vieux clocher voisin, j’entends sonner minuit,

Prélude du sommeil de l’éternelle nuit.

 

A mon âge, la vie est au bout de sa chaine.

Quatre-vingts ans ! Je suis au bord d’un trou béant,

Et la mégère est là qui montre le néant !

24 octobre 1940

1945 Paul  Sous-main Paul Dyvorne

 



[1] Pour rappel : après un dernier voyage au long cours pour s’approvisionner en pétrole, Le Niger est à présent bloqué à Dakar en raison de la guerre (de nombreux bâtiments ont été coulés par les Allemands dès le début des hostilités, et Philippe attend désespérément une occasion de regagner la France).

[2] Lucie Dyvorne, la mère de Philippe, travaille à la perception du Château d’Oléron.

[3] Il y eut en effet retrouvailles, de quelques jours seulement en Charente Maritime entre Denise et Philippe, avant que ce dernier ne soit rappelé et entame le dernier voyage sur le Niger, jusqu’au port de Dunkerque…

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De si longues Fiançailles
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